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La question identitaire en Afrique Envoyer
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La question de l’identité et de l’affirmation de soi est l’un des problèmes cruciaux auxquels sont confrontés les peuples africains depuis des années. Suite à la négation de leur identité d’Hommes et de leurs cultures au cours de la période de la Traite puis celle de la Colonisation, la pauvreté est, en Afrique, d’abord et surtout anthropologique. Cette annihilation identitaire, qui a consisté à rendre les Hommes de ce continent pauvres en leur enlevant tout ce qu’ils avaient, tout ce qu’ils faisaient et tout ce qu’ils étaient reste le point de départ à partir duquel doit être élaboré un réarmement moral des Africains.

Le problème de l’identité commence quand on parle de vous. Qui êtes-vous ? Qui sommes-nous ? Ce que nous croyons être, ou ce que l’autre dit que nous sommes ? L’identité africaine serait-elle moins soluble que les autres dans l’« occidentalité » ? Le problème du rapport entre l’identité africaine et l’Occident est au centre d’un débat déjà ancien, puisque les Africains ont été sommés, très tôt, de justifier de la possibilité pour eux de s’insérer dans le concert de la « Civilisation », c’est-à-dire en vérité de l’« occidentalisation ». On leur a demandé de prouver qu’il existe une culture africaine et, au fond, une civilisation africaine. Est-il besoin de rappeler que la rencontre entre l’Européen et l’Africain est caractérisée par une relation dialectique de dominant à dominé ? Depuis lors, la négation de l’Africain passe toujours par un discours qui généralement s’articule autour de la question de savoir ce que la culture africaine peut apporter à la construction de la société moderne.

De toutes les crises qui affectent les sociétés africaines aujourd’hui, la crise de la culture est la plus reléguée alors qu’elle est bien la plus terrible dans ses conséquences

Comment en est-on parvenu à demander à celui qui est réputé avoir créé la première civilisation et son continent, le berceau de l’humanité, de prouver qu’il est quelque chose ? Parce que les Africains n’ont pas assez affirmé ce qu’ils sont et ce qu’ils veulent. Il faut convenir qu’il ne peut y avoir d’émancipation pour un peuple ou pour un individu sans la construction d’une conscience de soi propre. De toutes les crises qui affectent les sociétés africaines aujourd’hui, la crise de la culture est la plus reléguée alors qu’elle est bien la plus terrible dans ses conséquences. Les efforts des responsables portent beaucoup plus sur les crises politiques et économiques, lesquelles ne sont pourtant que les conséquences de la crise culturelle. Au cœur de cette problématique, la question de la diversité ethnique. La revendication de son appartenance ethnique est souvent vue comme une hérésie en Afrique. Elle est même considérée comme un obstacle à la démocratie. Et pourtant, l’ethnie s’articule avec la modernité et n’a rien de contradictoire avec la démocratie, à condition de devenir un acteur de la société civile et politique, au lieu d’agir dans l’ombre et d’être manipulée par certains acteurs sociaux. Il est temps de poser la question qui s’impose un peu partout en Afrique : Les identités dites ethniques sont-elles un obstacle majeur à la construction de l’Etat, à la bonne gouvernance, à la démocratisation ?

1. Position du problème

On trouve trois raisons principales à la considération selon laquelle les appartenances ethniques sont incompatibles avec la modernité et le progrès. La première est présente dans les mass médias qui sont surconsommés sur le continent, et qui véhiculent une vision proprement d’origine coloniale. Elle présente l’Afrique comme un ensemble disparate de tribus, naturellement hostiles les unes envers les autres. Cette entreprise de « sauvagisation » avait été mise au point pour légitimer ce que le Colon appelait « la mission civilisatrice ». La seconde réside dans la manipulation politique. Après les indépendances, l’ethnicité a été incontestablement manipulée par les gouvernements et les administrations dans les luttes factionnelles ou les stratégies clientélistes. La troisième vient d’une insuffisance de la production intellectuelle, culturelle et symbolique. Cette insuffisance laissant une place béante dans les imaginaires que les productions exogènes viennent combler, au détriment des nations africaines. Or, les pays africains ont trouvé leurs ressortissants dans des tribus et des ethnies, et ces unités sociales ne s’opposent pas en tant que telles à la constitution de l’Etat et de la Nation. Il n’y a donc pas de raison de nier ou de sortir de ces appartenances de base pour devenir de bons Camerounais, de bons Nigérians ou de bons Sud-Africains. Au contraire, celles-ci peuvent constituer une rampe de lancement pour le développement de ces pays.

Si l’ethnie joue un rôle important dans les dynamiques sociales africaines, c’est qu’elle constitue une ressource essentielle de l’action collective. Cette « communauté émotionnelle », comme dirait Max Weber, fait sens pour les hommes et les femmes de ce continent. On peut même considérer que les liens ethniques sont dans certaines situations une modalité d’accès aux ressources de l’Etat. Lorsque l’Etat est en faillite, qu’il se délite, ces organisations ethniques fonctionnent comme des institutions de secours et de solidarité. La relation entre ethnies et Etat est certes de nature dialectique. L’univers étatique et l’univers ethnique s’articulent l’un à l’autre, même si cela se fait de façon contradictoire. L’ethnie se construit dans son rapport à l’Etat, et l’Etat trouve dans l’ethnie une médiation entre le centre et la périphérie. Depuis la révolte des Mau Mau au Kenya (1952), jusqu’aux conflits les plus récents (celui de la Côte-d’Ivoire par exemple), la plupart des guerres intestines et même internationales qui font l’actualité africaine sont fréquemment analysées comme des violences ethniques trouvant leur origine dans cette Afrique primitive qui demeure imperméable à la modernité. Le tribalisme serait donc le vieux démon de l’Afrique et les identités ethniques seraient le vecteur d’affrontements irréductibles. Un anthropologue Français, André Bourgeot, spécialiste des Touaregs, déclare d’ailleurs que « les peuples heureux n’ont pas d’ethnie » ! Et beaucoup voient les choses comme lui. On connaît le fameux slogan du FRELIMO : « Pour libérer la nation, la tribu doit mourir ». L’ethnie n’est pourtant pas en elle-même antidémocratique (ou démocratique), elle le devient dans certains contextes et circonstances historiques. Voici cinq raisons de le penser.

Les ethnies correspondent donc à un besoin d’identification que la nation a du mal à satisfaire. Elles demeurent souvent la communauté de référence par excellence

I : Les identités ethniques sont une production historique. Elles portent et traduisent des dynamiques sociales et politiques. Elles participent donc à l’historicité des sociétés africaines. En aucun cas, on ne peut les concevoir comme une réalité immuable, comme viscéralement associées à des « traditions ». D’abord, il est difficile de faire de l’ethnie la seule catégorie d’appartenance et d’identification de l’Afrique précoloniale. Ensuite, il est évident que si la colonisation n’a pas « inventé » les ethnies, elle a durablement agi sur elles. Elle a bricolé et normalisé, selon sa logique administrative et ses intérêts politiques, ces modes d’identification. Elle a bureaucratisé les chefferies, et ce faisant, elle a créé une sorte d’ordre ethnique avec ses responsables patentés. Elle a territorialisé les espaces ethniques, jusque-là assez ouverts. Enfin, c’est le clientélisme ethnique – qu’il convient d’appeler le tribalisme – de certains dirigeants africains qui ont donné l’étiquette « ethnique » à des formes et mouvements de contestation, qui a fini de saper la légitimité de l’ethnicité dans de nombreux pays.

II. L’ethnie est une catégorie d’identification intériorisée et donc compréhensible et légitime pour beaucoup d’Africains. On sait, bien sûr, que les ethnies sont des constructions sociales, qu’elles se font et se défont, qu’elles n’ont rien de « naturel », mais elles existent comme cadre de différenciation entre Nous et les Autres. Elles fonctionnent dans les mentalités et les imaginaires comme système de repère et de classement tout autant que comme « communauté émotionnelle » (Weber). Les ethnies correspondent donc à un besoin d’identification que la nation a du mal à satisfaire. Elles demeurent souvent la communauté de référence par excellence. Même si les conduites individuelles sont bien repérables dans certains milieux et dans certaines générations (chez les jeunes en particulier), la communauté, dans ses différentes formes (ethniques, mais aussi familiales et religieuses) fait fonction, dans les situations de crise que connaît l’Afrique, de système de sécurité collective, tant au plan psychologique, que culturel et social. La « dette communautaire » est loin d’avoir disparu (Jean-François Bayard). En plus, les nouvelles compositions identitaires ne relèvent plus seulement de l’héritage – réel ou imaginaire –, mais sont le fruit de choix de nature individuelle. La communauté n’est plus alors assignée, elle est adoptée librement : je suis Igbo, Fang, Sawa, Bamiléké, Katangais, Touareg, etc., parce que j’ai décidé de l’être.

III. Il demeure cependant que si l’ethnie a mauvaise réputation, si elle apparaît comme une forme agressive et exclusiviste d’appartenance, comme une pathologie, comme un obstacle à la construction de l’Etat et à la démocratie, cela tient en partie à la mauvaise gestion que les Etats africains ont pratiquée de la question ethnique. C’est donc moins l’ethnicité en elle-même qui fait problème que la propre faillite des Africains à la traiter politiquement, à l’« accommoder », au sens de l’adapter à la modernité politique. L’héritage colonial explique sans doute un certain nombre de choses, mais pas tout ! Dans bien des cas, les nouvelles élites et les mouvements politiques ont considéré les identités ethniques comme un obstacle au progrès. Elles ont souvent manipulé les appartenances ethniques pour se maintenir au pouvoir. Elles ont dévoyé l’ethnicité en tribalisme.

IV. Ces dynamiques identitaires sont particulièrement tangibles dans le contexte de la globalisation. Celle-ci est un processus plus contradictoire et paradoxal qu’il n’y paraît à première vue. Si elle induit certes de l’homogénéisation de nature à porter atteinte à la diversité culturelle, elle produit aussi des formes inédites d’articulation entre le global et le local. En Afrique comme ailleurs, ces processus transforment les identités, les poussent à se recomposer. Jean-Loup Amselle parle à juste de raison de « branchements » pour désigner ces phénomènes qui mettent en contact les cultures locales et la culture globale pour aboutir à de nouvelles combinatoires.

la revalorisation de l’identité africaine et de son communautarisme permettra à coup sûr de reprendre l’initiative dans les actions qui engagent l’avenir de l’Africain et d’établir un partenariat de type nouveau avec l’Occidental, un rapport d’enrichissement culturel mutuel

V. Pour finir, il est possible d’élargir le débat sur l’ethnicité en le plaçant sur le plan de la philosophie et de la démocratie. En effet, le respect de la diversité culturelle constitue une nouvelle frontière de la démocratie ; il n’y a aucune raison, bien au contraire, que l’Afrique ne soit pas concernée par de telles perspectives. La démocratie n’est pas un mouvement figé. Tout au long de son histoire, elle a connu des avancées et a investi de nouveaux espaces. Au cours de ces dernières années, un certain nombre de philosophes, tels Michael Walzer (Traité sur la tolérance, 1997) ou Charles Taylor (Multiculturalisme, différence et démocratie, 1992), ont affirmé haut et fort que dans les sociétés très pluralistes d’un point de vue culturel, il n’y a pas de véritable démocratie sans traitement adéquat de la diversité culturelle. Le respect de la culture de chacun devient partie intégrante de la dignité humaine et autorise cette « coexistence pacifique » si nécessaire à la vie commune. Alors, il est urgent de reconnaître que « le pluralisme culturel est l’objectif principal que doit se donner l’esprit démocratique ».

2. Affirmer ce que nous sommes

S’affirmer, c’est savoir exprimer son opinion, ses sentiments et ses besoins. C’est exprimer ce que l’on ressent. L’affirmation de soi est une attitude intérieure qui consiste à croire que l’on a une valeur. C’est le pouvoir d’agir face à ses besoins, à son environnement. S’affirmer, ce n’est pas seulement pour les autres, c’est surtout prendre soin de soi. Respecter ses droits et ses besoins, ça commence par soi-même. Lorsque l’on n’exprime pas clairement ce que l’on ressent, ce que l’on pense, on transporte un malaise intérieur. Un sentiment négatif s’installe en soi : sentiment de culpabilité, de frustration, de colère ou d’inquiétude. Le niveau de satisfaction face à la vie s’amoindrit. On ressent un manque de « contrôle » sur sa vie. Et c’est cela le plus grave pour les Africains : ça les consume et les rend inaptes à produire et à se tenir à la hauteur de leurs potentiels. Avoir une attitude affirmative c’est avoir le « contrôle de sa vie ». C’est démontrer que l’on a une valeur, que l’on est important. L’affirmation de soi est avant tout une attitude qui démontre que l’on se respecte, que l’on reconnait ses goûts, ses talents, ses sentiments et ses besoins. S’affirmer c’est être AUTONOME. C’est revendiquer ses droits sans avoir de compte à rendre à personne d’autre que soi-même. Les Africains doivent, comme tous les autres peuples du monde, avoir des droits : ■ d’exprimer leurs émotions ; ■ de faire des erreurs ; ■ de prendre soin d’eux ; ■ de dire comment ils veulent être traités ; ■ d’accepter de l’aide sans être coupables ; ■ de dire non ! ■ d’avoir des besoins spécifiques ; ■ d’être responsables de leurs choix ; ■ de prendre une part active dans leur changement d’attitude dans le monde.

Il paraît que les Africains n’entendent la vie qu’avec et parmi les autres. La vie du Négro-africain n’aurait de sens que par, dans et à travers la communauté. Ce mode de vie collectif ou communautaire est radicalement opposé à l’esprit individualiste, ciment du monde capitaliste. Les Africains recherchent dans leur société les conditions optimales de leur développement, mais qui ne bouleverseraient pas complètement leur antique conception du monde. Alors, la revalorisation de l’identité africaine et de son communautarisme permettra à coup sûr de reprendre l’initiative dans les actions qui engagent l’avenir de l’Africain et d’établir un partenariat de type nouveau avec l’Occidental, un rapport d’enrichissement culturel mutuel. Mais de cela, personne ne parle !

La renaissance africaine n’est pas seulement une vision du monde, elle est une manière d’être et d’avoir, une manière de construire l’Afrique. Cheikh Anta Diop explicitait le concept de « Renaissance africaine » en ces termes (1948) : la conscience historique africaine, fortifiée par la connaissance approfondie et autonome de tout le passé culturel africain ; le dialogue fructueux des Africains avec leurs propres héritages culturels, danses, musiques, littératures orales et écrites, valeurs esthétiques, valeurs sociales ; langues africaines ; la nouvelle créativité des Africains dans le monde d’aujourd’hui où il s’agit non seulement de « recevoir » mais aussi de « donner », de « participer », de « construire », d’« agir ». Le grand professeur militait pour une nouvelle façon d’exister, de vivre, de s’affirmer. C’est ainsi que le professeur Molefi Kete Asantei, qui est l’un des prolongateurs de l’œuvre de Cheikh Anta Diop, rappelle avec force le chemin que l’Afrique doit emprunter si elle veut se retrouver : « L’Afrique n’a pas pour vocation de devenir l’Europe. L’Afrique doit redevenir l’Afrique. » La Renaissance africaine c’est le retour d’une Afrique qui doit dépendre d’elle-même, qui a vocation d’être elle-même et non asiatique, ou américaine, ou occidentale. L’Afrique doit être fière d’elle-même, se penser elle-même, elle doit être construite en se nourrissant de la pensée et des œuvres de ses grands esprits. L’Afrique doit s’appuyer sur son patrimoine culturel. La renaissance africaine est la reconstitution de l’Être africain. Nous devons commencer par Être, exister, être conscients que nous existons, et plus clairement, que nous existons en tant que nous, comme Dieu lui-même a voulu que nous soyons. Nous ne devons plus être d’autres êtres que nous-mêmes.

Mise à jour le Vendredi, 13 Novembre 2015 13:54
 

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